« Alt+R, Alternative Réalité », commissariat Gaël Charbau
Dans l’exposition collective « alt + R, Alternative Réalité », l’artiste propose une installation perturbante, « Terre seconde », autour de l’intelligence artificielle.
« L’intelligence artificielle, c’est d’abord l’imagination artificielle. Le développement d’un nouvel imaginaire. Qui est aussi une anxiété. Avec lequel nous allons devoir vivre. » Au Palais de Tokyo, – au sein de l’exposition collective « alt + R, Alternative Réalité » –, l’artiste Grégory Chatonsky propose une installation perturbante, Terre seconde. Une intelligence artificielle y est chargée de créer une autre planète à partir de la nôtre : « Un monument à la Terre disparue, à notre civilisation hypermnésique. Tout ce qui resterait serait une machine qui en a toutes les données Internet et qui essaye de se souvenir de tout ce que nous avons été. »
Le principe est connu depuis 2015 : on prend deux réseaux de neurones artificiels qu’on oppose. D’un côté, le faussaire. De l’autre, l’expert. A chaque fois que l’expert contre le faussaire, ce dernier s’améliore, s’éloigne de ce qui existe pour créer une œuvre plus originale. On appelle cela un GAN (pour Generative Adversarial Network). Grégory Chatonsky a ainsi tout d’abord nourri une intelligence artificielle d’images satellite. Résultat : cet aperçu d’une Terre « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », comme pourrait le dire un « bot » féru de Paul Verlaine.
« Des images réalistes mais pas réelles. Et un réalisme sans réel, c’est le cœur de ce que fait l’art. Or c’est la machine qui produit tout ça. Elle ne sait pas pourquoi. Elle ne sait même pas vraiment si elle est une machine… », s’amuse cet apprenti démiurge. Mais notre enthousiaste ne s’arrête pas là : « Après lui avoir appris à faire du minéral, j’ai pensé qu’il lui fallait savoir faire du liquide. » Cette fois, la machine va travailler à partir de séquences vidéo telles qu’on les trouve stockées sur Internet.
La lithosphère, l’hydrosphère… Et évidemment la biosphère : des organismes vivants alternatifs, obtenus à partir de la base de données ImageNet (trois millions de photos), livrent sur un autre écran les prémices d’un monde étrange. Et pour parachever cette histoire d’une autre humanité, une imprimante 3D crée en temps réel (« pendant toute la durée de l’exposition et jusqu’à saturation de l’espace ») des statues de ces êtres hybrides, comme des fossiles du futur.
Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».
https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/06/27/arts-l-autre-terre-de-gregory-chatonsky-au-palais-de-tokyo_5482045_3246.html
Une vision noire du futur
« Concrètement, l’ambition, c’est de raconter l’époque, l’odeur de l’époque, que certains appellent anthropocène et que je préfère appeler extinction. Car c’est de cela qu’il s’agit. Nous savons tous que nous allons disparaître », analyse cet artiste-chercheur à l’Ecole normale supérieure. « Nous nous pensons les héritiers des Grecs, mais nous sommes des Egyptiens – la civilisation qui n’a cessé d’anticiper sa disparition. C’est toute l’histoire des pyramides. Or les GAFA sont nos pyramides. Sur Facebook, dans dix ans, on dénombrera plus de profils de morts que de vivants. »
Grégory Chatonsky avait 14 ans en 1985 lorsqu’il visita l’exposition « Les Immatériaux » à Beaubourg, qui, sous l’égide du philosophe Jean-François Lyotard, introduisait dans l’art la problématique technologique. Un déclic. « Je me suis dit : je veux faire ça. » Il étudie les beaux-arts quai Malaquais et la philosophie à la Sorbonne. « La philosophie, c’était pour aller chez l’ennemi, s’amuse-t-il. Les philosophes, ce sont ceux qui tiennent le langage, pour un artiste, c’est le camp adverse. »
Aux Beaux-Arts en 1997-1999, ce « digital native » est de la première génération à travailler sur Internet avec ses copains du groupe Incident.net. « Très tôt, je comprends que le Web n’est pas seulement un instrument mais que toute une société est en train de se mettre en place. C’est une banalité de dire ça aujourd’hui, mais, à l’époque, on nous regarde de travers. » Nommé professeur à l’école du Fresnoy, il finira par s’expatrier dix ans à Montréal (il a aujourd’hui la double nationalité) où il enseigne à l’école d’art de l’université – l’un des centres les plus reconnus au niveau mondial pour ce qui est de l’intelligence artificielle.
L’homme pense vite. Nietzsche, Beckett, Guyotat : on brasse large… Mais on s’inquiète d’une vision si noire du futur. Comment faire des enfants avec une telle philosophie ?« On ne fait des enfants que parce qu’on sait qu’on va disparaître…, répond-il. Ce que j’essaye de produire, c’est une alternative au modèle dominant qui n’est pas non plus une utopie de la guérison. Beaucoup d’intellectuels voudraient qu’il y ait, face à cette extinction, une quête de solutions. Pour moi, la solution passe par l’acceptation que nous pouvons, en tant qu’espèce, disparaître. De même qu’au niveau individuel on sait qu’on commence à vivre quand on accepte sa propre disparition. »
Au milieu du dispositif présenté au Palais de Tokyo, une unité à la voix humaine, tour à tour masculine ou féminine, raconte en boucle les rêves qui la traversent. Les rêves de cette intelligence artificielle nourrie cette fois des quelques dizaines de milliers de rêves réunis dans la dream bank de l’université de Santa Barbara, en Californie. « … La protection est une voiture fraise. Je commence à aller aux toilettes. Je suis dans une pièce. J’ai un gros état de l’avion… » Au secours, quelqu’un, réveillez-moi !

